En réponse à l’Enquête EMA portant sur l’Impact des mises à jour du Groupe d’action financière (GAFI) sur la conformité bancaire en Afrique de l'Ouest, la directrice de la Conformité et du Contrôle permanent de la Banque nationale pour le développement économique (BNDE) du Sénégal, Mame Diabou Ndiaye, apporte un éclairage de terrain direct, concret et hautement qualifié. Elle contient plusieurs révélations d'une importance capitale qui crédibilisent énormément notre dossier d'analyse :
Le diagnostic lucide sur le Registre des bénéficiaires effectifs (RBE) : la BNDE pointe du doigt que les données publiques du RBE restent incomplètes ou limitées aux entités immatriculées jusqu'en 2025. C'est un scoop de terrain majeur pour le secteur extractif (mines, énergie, hydrocarbures). Le retour d'expérience sur la liste grise : la BNDE rappelle que les banques sénégalaises ont vécu directement dans leur chair le de-risking et les exigences accrues de vigilance (EDD) jusqu'au retrait du Sénégal de la liste grise en octobre 2024. Le virage des paiements instantanés (P-SPI) & e-KYC : l'obligation de passer d'un contrôle de conformité a posteriori à une prise de décision en temps réel pour bloquer les flux suspects avant l'exécution irréversible des transferts instantanés. Mise à jour de la cartographie des risques :
EMA : Suite aux dernières décisions plénières du GAFI (mouvements sur les listes grise et noire), sous quel délai et selon quelles modalités vos équipes actualisent-elles la classification des risques clients et contreparties au sein de votre établissement ?
Mame Diabou Ndiaye : À la suite de chaque communication du GAFI relative aux évolutions des juridictions soumises à une surveillance renforcée (liste grise) ou faisant l’objet d’un appel à l’action (liste noire), la Direction de la Conformité procède à une revue sans délai du référentiel des pays à risque et analyse les éventuels impacts sur la classification des risques de la clientèle et des contreparties.
Sur le plan opérationnel, cette revue est engagée dans les jours suivant la publication officielle du GAFI et au plus tard dans les trente jours, avec pour objectif d’actualiser le référentiel et d’identifier, dans les meilleurs délais, les relations concernées.
La démarche s’effectue notamment selon les étapes suivantes :
Bénéficiaires Effectifs (UBO) :
EMA : L'identification et la vérification des bénéficiaires effectifs restent un point de focalisation majeur du GAFI. Quelles sont aujourd'hui les principales difficultés opérationnelles que vous rencontrez sur le terrain pour valider les UBO des entreprises (notamment dans les secteurs à risque comme les mines, l'énergie ou les hydrocarbures) ?
Mame Diabou Ndiaye : Les principales difficultés opérationnelles rencontrées sur le terrain dans le cadre de l’identification et de la vérification des bénéficiaires effectifs (UBO) se résument principalement aux points suivants :
Relations de correspondance bancaire (De-risking) :
EMA : Observez-vous une pression accrue ou de nouvelles exigences de la part de vos banques correspondantes internationales lors du traitement des flux transfrontaliers liés aux pays sous surveillance ?
Mame Diabou Ndiaye : Oui, nous observons une pression constante et accrue de la part de nos banques correspondantes internationales, notamment en matière de connaissance de la clientèle, de traçabilité des flux et de justification des transactions.
Conformément aux recommandations du GAFI, les transactions liées aux pays inscrits sur la liste grise appellent très souvent à une vigilance renforcée (EDD), une règle strictement appliquée par les correspondants bancaires. Ces derniers multiplient les demandes d'informations complémentaires sur l'origine des fonds, la nature économique des transactions et l'identité des bénéficiaires effectifs.
Les établissements bancaires sénégalais, dont la BNDE, ont été directement confrontés à ce niveau d'exigence lorsque le Sénégal faisait lui-même l'objet d'une surveillance renforcée du GAFI. Le Sénégal a été retiré de la liste des juridictions sous surveillance renforcée en octobre 2024.
RegTech et Automatisation :
EMA : Quel rôle jouent les outils digitaux et l'intelligence artificielle dans vos processus actuels de filtrage des transactions et de détection des anomalies ?
Mame Diabou Ndiaye : Les outils digitaux et l'intelligence artificielle (IA) jouent un rôle désormais indispensable dans l'optimisation de nos processus de filtrage et de détection en permettant :
Leçon / Recommandation :
EMA : Quel est, selon vous, le principal défi auquel les directions de la conformité en Afrique de l'Ouest devront faire face d'ici la fin de l'année pour maintenir l'alignement avec les standards internationaux ?
Mame Diabou Ndiaye : À notre avis, d’ici à la fin de l’année, les directions de la Conformité en Afrique de l’Ouest devront relever deux défis majeurs afin de maintenir leur alignement avec les standards internationaux :
Cette transformation s’articule notamment autour de deux enjeux opérationnels :
Pour le e-KYC : mettre en place des dispositifs permettant la vérification digitale et à distance de l’identité du client, ainsi que le filtrage automatisé, en temps réel, des listes de sanctions et des personnes politiquement exposées (PPE) dès l’entrée en relation, tout en préservant la fluidité du parcours client. Pour les paiements instantanés (P-SPI) : être en mesure d’identifier et, lorsque cela est justifié par les règles de contrôle applicables, de bloquer ou suspendre une transaction suspecte dans un délai compatible avec le traitement instantané, avant que les fonds ne soient définitivement transférés et que les possibilités de récupération ne deviennent limitées. Le contrôle des flux ne peut plus reposer exclusivement sur une approche a posteriori ; il doit évoluer vers une surveillance et une prise de décision en temps réel.