La menace : 130 000 hectares sous l'emprise du « péril vert »
À Saint-Louis du Sénégal, le long des berges de Bango, le paysage est trompeur. Derrière la beauté apparente de ces étendues verdoyantes se cache un désastre silencieux : le Typha Australis. C’est un roseau à croissance rapide dont la prolifération dans le bassin du fleuve Sénégal s’est fortement accélérée après la construction de barrages, notamment le barrage anti-sel de Diama en 1986, qui ont créé des conditions favorables à son développement.
Au coin de son bureau, Abdoulaye Diallo, Ingénieur – Qualité Environnement, Chef de la Cellule Environnement de la SAED (Société d’Aménagement et d’Exploitation du Delta), dresse un constat alarmant : « Le Typha infeste environ 130 000 hectares dans l’ensemble de la Vallée, du Lac de Guiers au Bas-fleuve ».
Selon les données du rapport 2014 de l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS), cette plante invasive couvrait une surface estimée entre 60 000 et 80 000 hectares sur l’ensemble du bassin (progression variable selon les milieux, d’environ 15%/an en moyenne). Ces données démontrent une prolifération massive de cette plante au fil des années.
Cette prolifération obstrue les canaux d'irrigation et bloque l'accès à l'eau pour les pêcheurs. Ce qui apporte des coûts pour l’entretien des canaux. Selon les données actuelles de la SAED, le coût moyen par hectare irrigué est de 53.000 FCFA/ha/an. S’agissant des pertes de rendement, les services statistiques de la SAED les évaluent entre – 20% à – 50% sur les parcelles mal irriguées. Pour les cas extrêmes (canaux bloqués), les pertes peuvent aller jusqu’à 100% (abandon des parcelles).
Jusqu'ici, la réponse reposait sur le faucardage mécanique. Mais, comme le souligne M. Diallo, cette lutte est à double tranchant : « Un faucardage mal planifié peut nuire à la biodiversité en détruisant les nids d'oiseaux ou en fragilisant les berges ». Face à l'impasse d'une éradication totale, le paradigme change : il ne s'agit plus de détruire le Typha, mais de le dompter.
Une expertise historique (2011-2026)
Le succès de Bango repose sur quinze ans de recherche-action. Le GRET, organisation internationale de développement, travaille sur le Typha depuis 2011. Un projet pilote mené avec l'ISEP de Rosso a permis de concevoir un biocombustible au pouvoir calorifique certifié. « Nous avons transféré cette expérience de la Mauritanie vers le Sénégal dès 2016, en accompagnant des GIE à Ronkh, Mbane et Rosso-Sénégal », précise Massamba Gaye.
De la coupe au conditionnement : une chaîne de valeur rigoureuse
Le processus est codifié : coupe du Typha, séchage en plein air, puis carbonisation dans des fours fabriqués par des artisans locaux. La poudre obtenue est mélangée à des liants (argile, eau) avant de passer à la presse solaire. Le GRET ne se limite pas à l'équipement ; il assure jusqu'en août 2026 un accompagnement en marketing, gouvernance et gestion économique. « L'enjeu est de permettre au groupement de provisionner un fonds pour l'entretien et le renouvellement des machines », souligne l'expert du GRET.
L'engagement communautaire de l'Imam Mbaye
Le grand tournant aura lieu en ce mois de mars 2026. Grâce à un financement de 18 millions de FCFA de l'ONG GRET, l'Imam Mbaye installe une unité artisanale qui sera équipé de solaire. « Nous allons passer de l’artisanat à une production standardisée avec des équipements modernes. Cela aidera à freiner la déforestation. Le Sénégal perd 11 000 hectares de forêts par an ; le bio-charbon est l'alternative pour ne plus couper d'arbres », martèle l'entrepreneur local devant ses visiteurs.
À Bango, l'Imam Mamadou Mbaye se prépare pour le lancement imminent. « Nous allons lancer une vaste campagne de vulgarisation pour garantir l'adoption des briquettes. C’est une alternative vitale face à la perte de 11 000 hectares de forêts par an au Sénégal ».
(Photo Madiba ) : Imam Mamadou Mbaye tenant à la main des gabarits qu'il utilise pour faire des briquettes en bio-charbon.
Transformation du Typha : Bango, laboratoire d’innovation communautaire
Sur le terrain, à Bango, l'Imam Mamadou Mbaye, écologiste, environnementaliste et entrepreneur, n'a pas attendu les usines pour agir. Dans son centre artisanal, il fabrique déjà des briquettes à la main. « Le Typha est utile. Nous le coupons, le séchons et le carbonisons avec de l'argile. Nous vendons le kilogramme à 100 FCFA », explique-t-il fièrement.
L'impact économique est réel : ses briquettes se revendent jusqu'à 300 FCFA à Saint-Louis et 400 FCFA à Dakar. Son succès attire même des visiteurs internationaux, comme David Aribi et ses parents, des touristes français conquis : « C'est une démonstration qu'on peut allier écologie et économie tout en préservant la biodiversité ». « Vous démontrer aussi qu’on peut préserver la biodiversité tout en faisant des économies. Et c’est même beaucoup moins cher en utilisant des matériaux que l’on trouve sur place, sans transport. »
L'impact ménager : 60% d'économie par foyer
Sur le terrain, la théorie scientifique se traduit en économies sonnantes et trébuchantes. Pour Adama Mbaye, Présidente du GIE Mangrove Delta Environnement de Bango, le choix est fait : « Avec 200 FCFA de bio-charbon, je cuisine un repas complet, là où il me fallait 500 FCFA de charbon de bois. C'est une économie de 300 FCFA par jour ! »
Au-delà du prix, c'est la santé qui prime : l'absence de fumées toxiques réduit les irritations des yeux et les maladies respiratoires, un fléau pour les femmes en milieu rural. Des propos confirmés par Fatou Binetou, cuisinière dans un restaurant de Bango.
Ainsi, les femmes de Bango économisent 60 % sur leurs dépenses énergétiques et respirent mieux grâce à la réduction des fumées toxiques.
(Photo Madiba) : Après les travaux de faucardage, OLAC se prépare à la transformation du Typha en Bio-charbon.
OLAC : vers une puissance énergétique et électrique
Au plan institutionnelle, l'Office des Lacs et Cours d'eau (OLAC) passe à l'offensive pour transformer ce défi écologique en levier énergétique majeur. Dans le cadre du projet intégré pour la sécurité de l’eau et de l’assainissement (PISEA) financé par la Banque mondiale, la Directrice générale, Mme Diarra Sow, relève un aspect consistant à favoriser l’utilisation en bio-charbon.
« Actuellement, on est dans des études. Mais pour cette année 2026, on est en train de développer le type et on verra comment on pourra utiliser ce typha pour le transformer en bio-charbon ou bien d’autres éléments comme la biomasse en énergie qui peuvent apporter des bienfaits à la communauté », affirme-t-elle.
Et Mme Sow d'ajouter : « Et, au-delà de ça, l’OLAC a signé un Protocole avec l’entreprise CME Afrique pour transformer le typha en biomasse énergie et de créer une Centrale d’électricité de plus de 30 MW d’énergie. Il y avait un ancien projet, le PROVET (Projet de Valorisation Énergétique du Typha), qui visait à transformer le typha en bio-charbon. On était très avancé sur l’instruction, malheureusement ce projet n’a pas abouti en raison de la pandémie du COVID19. »
La science au chevet de la biomasse : au-delà du combustible
À quelques kilomètres de là, à l’Université Gaston Berger (UGB) de Saint-Louis, le Typha est disséqué. Pour le Pr Saïdou Nourou Sall, Enseignant-Chercheur Université Gaston Berger Saint-Louis – Département Productions végétales et Agronomie de l’UFR des Sciences agronomiques, de l’Aquaculture et des Technologies alimentaires, cette plante est une opportunité multi-usage. « Nous l'utilisons pour couvrir le sol afin de ralentir l'érosion, ou dans des bio-digesteurs pour produire du biogaz et du bio-digestar, un engrais organique précieux », explique-t-il.
Mais c'est dans la lutte contre la salinisation des terres que la science fait un bond. Le biocharbon de Typha possède une structure poreuse unique. « Il absorbe le sel des parcelles maraîchères de Ross-Béthio et libère des nutriments. Sans lui, il serait difficile de faire pousser autre chose que du riz dans ces sols salés », précise cet agro-écologue.
Selon les recherches du GRET, Organisation non gouvernementale (ONG) de développement solidaire, le charbon de Typha pur a un pouvoir calorifique inférieur (18-20 MJ/kg) au charbon de bois (30 MJ/kg). Pour compenser, les chercheurs préconisent de le densifier sous forme de briquettes et de le mélanger à d'autres liants comme l'argile, la gomme arabique ou des résidus agricoles.
L'innovation par la co-digestion : le bond scientifique de 2024
Le passage d'une exploitation artisanale à une production gazeuse stable restait un défi technique au Sénégal. Au Laboratoire d’environnement, ingénierie, télécommunications et énergies renouvelables (LETER) de l’UGB, une équipe de pointe composée du Dr Jean-Baptiste Mansaly, docteur en physique appliquée de l'UGB, du Pr Djicknoum Diouf, du Dr Bruno Piriou et du Pr Amadou Seidou Maïga a levé un verrou biologique majeur : la rigidité de la lignine du Typha.
Leurs travaux récents démontrent que la clé réside dans une co-digestion anaérobie optimisée. En mélangeant le Typha préalablement broyé à de la bouse de vache (ratio 50/50) et en introduisant un activateur biologique de type céramique (6g/L), les chercheurs ont obtenu une performance record : 3 436 ml de biogaz par litre de substrat.
(Photo Madiba) : Le Dr Jean-Baptiste Mansaly au LETER (UGB) : ses travaux de 2024 prouvent qu'un mélange 50/50 Typha/bouse de vache maximise la production de biogaz."
Diplômé de l’UGB, Département physique, Dr Jean Baptiste Mansaly, Docteur en physique appliquée spécialité Bioénergie, ne jure que par la voie biochimique. Pour lui, le Typha vert est une mine d'or pour le biogaz. « Nous avons testé des prototypes allant de 9 litres à 2 mètres cubes. Le mélange 50% Typha et 50% bouse de vache est optimal », explique-t-il.
Selon lui, cette technologie permet non seulement de produire de l'énergie pour la cuisson et l'éclairage, mais aussi de générer des fertilisants bio, bouclant ainsi le cycle de l'économie circulaire.
Il fait distinguer deux sortes de prolifération du typha : prolifération sexuée et prolifération végétative.
« La prolifération sexuée est liée à la floraison et la prolifération végétative est liée aux racines. C’est pourquoi la plante est difficile à canaliser. C’est ce qui fait que le typha occupe énormément de surface. Pour moi, c’est là où la magie de la bioénergie intervient. Aujourd’hui, ce qu’on penser être un problème peut être transformé en solution pour produire de l’énergie en quantité pour les riverains du point de vue thermochimique ou biochimique », explique-t-il.
(Photo Madiba) : Pr Joseph Bassama, Enseignant-Chercheur Université Gaston Berger Saint-Louis
Les défis technique et de rentabilité : le nerf de la guerre
Le Pr Joseph Bassama, enseignant-chercheur Université Gaston Berger Saint-Louis – UFR des Sciences agronomiques, de l’Aquaculture et des Technologies alimentaires et membre fondateur du Laboratoire Biomasse énergie (en extension pour devenir Laboratoire des Bioproduits et des bioprocédés), pointe la complexité : « La tige de Typha est très poreuse et peu dense. Entre la coupe, le transport, le séchage et la carbonisation à 500°C sans oxygène (pyrolyse), les coûts s'accumulent ».
Malgré l'enthousiasme local, le Pr Joseph Bassama reste réaliste : « La plupart des études montrent qu'il n'est pas encore totalement compétitif par rapport au charbon de bois ». Pour que la filière décolle en 2026, la science doit s'allier à la finance. « Il nous faut capter des fonds verts pour subventionner la transformation et accompagner les petites et moyennes entreprises (PME) locales », plaide-t-il.
La SAED abonde dans ce sens, prévoyant de formaliser des Groupements d’intérêt économique (GIE) pour structurer la récolte. L'objectif est double : sécuriser les aménagements hydrauliques et créer des revenus durables. Comme le conclut Abdoulaye Diallo, l’environnementaliste de la SAED : « Plutôt que de subir le Typha, mieux vaut le maîtriser pour en faire une gestion durable ».
De fléau écologique à ressource énergétique, le Typha incarne une transformation majeure pour le Sénégal. Entre science, entrepreneuriat et politiques publiques, il devient le symbole d’une transition énergétique locale et durable, où écologie et économie marchent enfin main dans la main.
Au coin de son bureau, Abdoulaye Diallo, Ingénieur – Qualité Environnement, Chef de la Cellule Environnement de la SAED (Société d’Aménagement et d’Exploitation du Delta), dresse un constat alarmant : « Le Typha infeste environ 130 000 hectares dans l’ensemble de la Vallée, du Lac de Guiers au Bas-fleuve ».
Selon les données du rapport 2014 de l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS), cette plante invasive couvrait une surface estimée entre 60 000 et 80 000 hectares sur l’ensemble du bassin (progression variable selon les milieux, d’environ 15%/an en moyenne). Ces données démontrent une prolifération massive de cette plante au fil des années.
Cette prolifération obstrue les canaux d'irrigation et bloque l'accès à l'eau pour les pêcheurs. Ce qui apporte des coûts pour l’entretien des canaux. Selon les données actuelles de la SAED, le coût moyen par hectare irrigué est de 53.000 FCFA/ha/an. S’agissant des pertes de rendement, les services statistiques de la SAED les évaluent entre – 20% à – 50% sur les parcelles mal irriguées. Pour les cas extrêmes (canaux bloqués), les pertes peuvent aller jusqu’à 100% (abandon des parcelles).
Jusqu'ici, la réponse reposait sur le faucardage mécanique. Mais, comme le souligne M. Diallo, cette lutte est à double tranchant : « Un faucardage mal planifié peut nuire à la biodiversité en détruisant les nids d'oiseaux ou en fragilisant les berges ». Face à l'impasse d'une éradication totale, le paradigme change : il ne s'agit plus de détruire le Typha, mais de le dompter.
Une expertise historique (2011-2026)
Le succès de Bango repose sur quinze ans de recherche-action. Le GRET, organisation internationale de développement, travaille sur le Typha depuis 2011. Un projet pilote mené avec l'ISEP de Rosso a permis de concevoir un biocombustible au pouvoir calorifique certifié. « Nous avons transféré cette expérience de la Mauritanie vers le Sénégal dès 2016, en accompagnant des GIE à Ronkh, Mbane et Rosso-Sénégal », précise Massamba Gaye.
De la coupe au conditionnement : une chaîne de valeur rigoureuse
Le processus est codifié : coupe du Typha, séchage en plein air, puis carbonisation dans des fours fabriqués par des artisans locaux. La poudre obtenue est mélangée à des liants (argile, eau) avant de passer à la presse solaire. Le GRET ne se limite pas à l'équipement ; il assure jusqu'en août 2026 un accompagnement en marketing, gouvernance et gestion économique. « L'enjeu est de permettre au groupement de provisionner un fonds pour l'entretien et le renouvellement des machines », souligne l'expert du GRET.
L'engagement communautaire de l'Imam Mbaye
Le grand tournant aura lieu en ce mois de mars 2026. Grâce à un financement de 18 millions de FCFA de l'ONG GRET, l'Imam Mbaye installe une unité artisanale qui sera équipé de solaire. « Nous allons passer de l’artisanat à une production standardisée avec des équipements modernes. Cela aidera à freiner la déforestation. Le Sénégal perd 11 000 hectares de forêts par an ; le bio-charbon est l'alternative pour ne plus couper d'arbres », martèle l'entrepreneur local devant ses visiteurs.
À Bango, l'Imam Mamadou Mbaye se prépare pour le lancement imminent. « Nous allons lancer une vaste campagne de vulgarisation pour garantir l'adoption des briquettes. C’est une alternative vitale face à la perte de 11 000 hectares de forêts par an au Sénégal ».
(Photo Madiba ) : Imam Mamadou Mbaye tenant à la main des gabarits qu'il utilise pour faire des briquettes en bio-charbon.
Transformation du Typha : Bango, laboratoire d’innovation communautaire
Sur le terrain, à Bango, l'Imam Mamadou Mbaye, écologiste, environnementaliste et entrepreneur, n'a pas attendu les usines pour agir. Dans son centre artisanal, il fabrique déjà des briquettes à la main. « Le Typha est utile. Nous le coupons, le séchons et le carbonisons avec de l'argile. Nous vendons le kilogramme à 100 FCFA », explique-t-il fièrement.
L'impact économique est réel : ses briquettes se revendent jusqu'à 300 FCFA à Saint-Louis et 400 FCFA à Dakar. Son succès attire même des visiteurs internationaux, comme David Aribi et ses parents, des touristes français conquis : « C'est une démonstration qu'on peut allier écologie et économie tout en préservant la biodiversité ». « Vous démontrer aussi qu’on peut préserver la biodiversité tout en faisant des économies. Et c’est même beaucoup moins cher en utilisant des matériaux que l’on trouve sur place, sans transport. »
L'impact ménager : 60% d'économie par foyer
Sur le terrain, la théorie scientifique se traduit en économies sonnantes et trébuchantes. Pour Adama Mbaye, Présidente du GIE Mangrove Delta Environnement de Bango, le choix est fait : « Avec 200 FCFA de bio-charbon, je cuisine un repas complet, là où il me fallait 500 FCFA de charbon de bois. C'est une économie de 300 FCFA par jour ! »
Au-delà du prix, c'est la santé qui prime : l'absence de fumées toxiques réduit les irritations des yeux et les maladies respiratoires, un fléau pour les femmes en milieu rural. Des propos confirmés par Fatou Binetou, cuisinière dans un restaurant de Bango.
Ainsi, les femmes de Bango économisent 60 % sur leurs dépenses énergétiques et respirent mieux grâce à la réduction des fumées toxiques.
(Photo Madiba) : Après les travaux de faucardage, OLAC se prépare à la transformation du Typha en Bio-charbon.
OLAC : vers une puissance énergétique et électrique
Au plan institutionnelle, l'Office des Lacs et Cours d'eau (OLAC) passe à l'offensive pour transformer ce défi écologique en levier énergétique majeur. Dans le cadre du projet intégré pour la sécurité de l’eau et de l’assainissement (PISEA) financé par la Banque mondiale, la Directrice générale, Mme Diarra Sow, relève un aspect consistant à favoriser l’utilisation en bio-charbon.
« Actuellement, on est dans des études. Mais pour cette année 2026, on est en train de développer le type et on verra comment on pourra utiliser ce typha pour le transformer en bio-charbon ou bien d’autres éléments comme la biomasse en énergie qui peuvent apporter des bienfaits à la communauté », affirme-t-elle.
Et Mme Sow d'ajouter : « Et, au-delà de ça, l’OLAC a signé un Protocole avec l’entreprise CME Afrique pour transformer le typha en biomasse énergie et de créer une Centrale d’électricité de plus de 30 MW d’énergie. Il y avait un ancien projet, le PROVET (Projet de Valorisation Énergétique du Typha), qui visait à transformer le typha en bio-charbon. On était très avancé sur l’instruction, malheureusement ce projet n’a pas abouti en raison de la pandémie du COVID19. »
La science au chevet de la biomasse : au-delà du combustible
À quelques kilomètres de là, à l’Université Gaston Berger (UGB) de Saint-Louis, le Typha est disséqué. Pour le Pr Saïdou Nourou Sall, Enseignant-Chercheur Université Gaston Berger Saint-Louis – Département Productions végétales et Agronomie de l’UFR des Sciences agronomiques, de l’Aquaculture et des Technologies alimentaires, cette plante est une opportunité multi-usage. « Nous l'utilisons pour couvrir le sol afin de ralentir l'érosion, ou dans des bio-digesteurs pour produire du biogaz et du bio-digestar, un engrais organique précieux », explique-t-il.
Mais c'est dans la lutte contre la salinisation des terres que la science fait un bond. Le biocharbon de Typha possède une structure poreuse unique. « Il absorbe le sel des parcelles maraîchères de Ross-Béthio et libère des nutriments. Sans lui, il serait difficile de faire pousser autre chose que du riz dans ces sols salés », précise cet agro-écologue.
Selon les recherches du GRET, Organisation non gouvernementale (ONG) de développement solidaire, le charbon de Typha pur a un pouvoir calorifique inférieur (18-20 MJ/kg) au charbon de bois (30 MJ/kg). Pour compenser, les chercheurs préconisent de le densifier sous forme de briquettes et de le mélanger à d'autres liants comme l'argile, la gomme arabique ou des résidus agricoles.
L'innovation par la co-digestion : le bond scientifique de 2024
Le passage d'une exploitation artisanale à une production gazeuse stable restait un défi technique au Sénégal. Au Laboratoire d’environnement, ingénierie, télécommunications et énergies renouvelables (LETER) de l’UGB, une équipe de pointe composée du Dr Jean-Baptiste Mansaly, docteur en physique appliquée de l'UGB, du Pr Djicknoum Diouf, du Dr Bruno Piriou et du Pr Amadou Seidou Maïga a levé un verrou biologique majeur : la rigidité de la lignine du Typha.
Leurs travaux récents démontrent que la clé réside dans une co-digestion anaérobie optimisée. En mélangeant le Typha préalablement broyé à de la bouse de vache (ratio 50/50) et en introduisant un activateur biologique de type céramique (6g/L), les chercheurs ont obtenu une performance record : 3 436 ml de biogaz par litre de substrat.
(Photo Madiba) : Le Dr Jean-Baptiste Mansaly au LETER (UGB) : ses travaux de 2024 prouvent qu'un mélange 50/50 Typha/bouse de vache maximise la production de biogaz."
Diplômé de l’UGB, Département physique, Dr Jean Baptiste Mansaly, Docteur en physique appliquée spécialité Bioénergie, ne jure que par la voie biochimique. Pour lui, le Typha vert est une mine d'or pour le biogaz. « Nous avons testé des prototypes allant de 9 litres à 2 mètres cubes. Le mélange 50% Typha et 50% bouse de vache est optimal », explique-t-il.
Selon lui, cette technologie permet non seulement de produire de l'énergie pour la cuisson et l'éclairage, mais aussi de générer des fertilisants bio, bouclant ainsi le cycle de l'économie circulaire.
Il fait distinguer deux sortes de prolifération du typha : prolifération sexuée et prolifération végétative.
« La prolifération sexuée est liée à la floraison et la prolifération végétative est liée aux racines. C’est pourquoi la plante est difficile à canaliser. C’est ce qui fait que le typha occupe énormément de surface. Pour moi, c’est là où la magie de la bioénergie intervient. Aujourd’hui, ce qu’on penser être un problème peut être transformé en solution pour produire de l’énergie en quantité pour les riverains du point de vue thermochimique ou biochimique », explique-t-il.
(Photo Madiba) : Pr Joseph Bassama, Enseignant-Chercheur Université Gaston Berger Saint-Louis
Les défis technique et de rentabilité : le nerf de la guerre
Le Pr Joseph Bassama, enseignant-chercheur Université Gaston Berger Saint-Louis – UFR des Sciences agronomiques, de l’Aquaculture et des Technologies alimentaires et membre fondateur du Laboratoire Biomasse énergie (en extension pour devenir Laboratoire des Bioproduits et des bioprocédés), pointe la complexité : « La tige de Typha est très poreuse et peu dense. Entre la coupe, le transport, le séchage et la carbonisation à 500°C sans oxygène (pyrolyse), les coûts s'accumulent ».
Malgré l'enthousiasme local, le Pr Joseph Bassama reste réaliste : « La plupart des études montrent qu'il n'est pas encore totalement compétitif par rapport au charbon de bois ». Pour que la filière décolle en 2026, la science doit s'allier à la finance. « Il nous faut capter des fonds verts pour subventionner la transformation et accompagner les petites et moyennes entreprises (PME) locales », plaide-t-il.
La SAED abonde dans ce sens, prévoyant de formaliser des Groupements d’intérêt économique (GIE) pour structurer la récolte. L'objectif est double : sécuriser les aménagements hydrauliques et créer des revenus durables. Comme le conclut Abdoulaye Diallo, l’environnementaliste de la SAED : « Plutôt que de subir le Typha, mieux vaut le maîtriser pour en faire une gestion durable ».
De fléau écologique à ressource énergétique, le Typha incarne une transformation majeure pour le Sénégal. Entre science, entrepreneuriat et politiques publiques, il devient le symbole d’une transition énergétique locale et durable, où écologie et économie marchent enfin main dans la main.