Un modèle social renvoie à la protection sociale mais aussi aux institutions qui sont au cœur de la régulation sociale et économique. Ancrer un modèle propre à la Nation requiert de s’affranchir des dogmes archaïques. Parmi eux, celui qui fait de la question sociale un centre de coût, improductif et concurrent à tout projet de développement. Les décennies de pensées et de politiques néolibérales ont forgé ce dogme. Elles se sont imposées à la faveur de la crise du précédent modèle social alors en vigueur en Afrique de l’Ouest et au Sénégal en particulier.
RAPPEL HISTORIQUE : LE MODELE SOCIAL INTEGRATEUR
Le modèle social intégrateur était financé par le produit des exportations des matières premières (arachide), redistribué par la dépense publique (éducation, santé) et la circulation des biens, des personnes et des revenus. Il était issu de l’Etat colonial et de son économie dualiste : celle coloniale avec ses entreprises étrangères commerciales et industrielles et celle « autochtone» avec ses commerçants, transporteurs, artisans et agriculteurs africains. L’Etat indépendant avait fait sien ce modèle social durant les années 1960 et 1970, décennie à partir de laquelle il décline pour prendre fin dans les années 1980.
En fait, le modèle intégrateur ne résiste pas à la combinaison de trois principaux facteurs :
- la taille de sa base économique et fiscale (dominée par l'exploitation des matières premières). Elle ne peut indéfiniment croître au rythme de l'intégration par l'éducation,
- le développement urbain. Il génère une diversité sociale et de nouveaux acteurs sociaux - l’essentiel du secteur informel - rétifs au modèle unitaire de l’Etat et à son détriment,
- enfin l’émergence de la compétition. Elle rend caduc l’ordre économique et social stable antérieur par la mise en concurrence tant des produits de l’économie de rentes que des groupes sociaux entre eux.
LE «MODELE SOCIAL SENEGALAIS » OU L’EGALE DIGNITE
Le changement radical du système de valeurs ! Voilà la conséquence de la quête de bien-être pour sa population par le Chef de l’Etat. La question du modèle social associé à cette quête devient explicite. On peut l’appeler modèle social sénégalais. Sénégalais car il s’identifie au système de valeurs de son Peuple, porteur d’un puissant idéal : l’égale dignité entre ses citoyens. Sénégalais car il s’appuie sur sa diversité pour affronter un monde concurrentiel. Sénégalais car il cherche à « faire société ». Il reprend à son compte le défi de l’intégration nationale de nos Etats en développement face à des sociétés hier duales et aujourd’hui émiettées. En somme, il établit selon Rousseau (1762) un nouveau contrat social fondé sur l’intérêt général liant les citoyens à l’Etat et non plus sur les intérêts particuliers de minorités.
Les politiques conduites par l’Etat peuvent alors être relues à l’aune du nouveau modèle. Certaines sont plus emblématiques que d’autres. Ainsi une citoyenne peut désormais donner sa nationalité à son époux et ses enfants. Elle fait partie comme le secteur informel ou le monde rural de ces acteurs sociaux, hier ignorés. Il s’agit de leur permettre d’avoir, à terme, un égal accès aux services essentiels comme la santé, le crédit, l’eau, l’électricité, le travail ou la circulation. D’où la mise en place d’un Programme de Bourse de Sécurité Familiale (PBSF), d’une Couverture Maladie Universelle (CMU), d’un Fonds de Garantie des Investissements Prioritaires (FONGIP), d’un Programme d’Urgence de Développement Communautaire (PUDC) ou d’une politique d’autosuffisance en céréales (PRACAS).
Si le cœur de cette citoyenneté s’acquiert toujours par l’éducation, cette dernière mise dorénavant sur l’innovation pour s’adapter aux défis d’une économie mondialisée. D’où les indispensables investissements, colossaux car équivalents au budget cumulé pour ce secteur entre 1960 et 2012, pour réformer en profondeur la carte scolaire et universitaire et faire de la formation qualifiante, des sciences et des technologies des priorités nationales. L’égale dignité des nouveaux acteurs est également celle entre les communes. D’où la réforme des collectivités locales (Acte 3) avec la territorialisation des politiques publiques et la communalisation intégrale. Désormais il n’y a plus que des communes à part entière ! Le développement urbain ou le fait religieux sont des causes de la mutation de la société. L’Etat érige de nouveaux pôles urbains comme à Diamnadio, il prévoit le réaménagement des villes du pays (Promovilles) ou le programme de renouvellement de tous les foyers religieux.
LA PHILOSOPHIE DU MODELE ? DE L’OPPORTUNITE DE L’INFORMEL
- des assurances sociales collectives financées par des cotisations assises sur le travail et gérées paritairement par les représentants des travailleurs et des employeurs,
- des prestations d’assistance généralement sous conditions de ressources, financées par l’impôt et par des taxes, et gérées par l’État et les collectivités territoriales,
- et enfin des services publics gratuits et universels financés et organisés par l’État.
Ces puissantes logiques, corporatiste et communautaire, seront alors le cœur du mécanisme de pérennisation de financement d’une protection sociale universelle sénégalaise. Cette protection fournira à des citoyens travailleurs et à leur famille une prise en charge de risques sociaux maladie et vieillesse par respectivement la CMU et la solidarité intergénérationnelle. Un privilège qui n’était hier que celui des travailleurs du secteur formel. Elle introduit même déjà de nouveaux risques, l’extrême pauvreté, par la Bourse de Sécurité Familiale (300 000 bénéficiaires en 2016) et peut-être l’hébergement demain.
Le paradigme sur le social se renverse progressivement puisqu’il n’est plus l’opposé de l’économique. Il en est le principal adjuvant pour des raisons d’efficacité économique. Le modèle social sénégalais conduit à une nouvelle stratégie d’intervention vis-à-vis de l’ensemble des nouveaux acteurs, majoritaire, et de leurs besoins. Ils sont autant d’opportunités de repenser la résolution de défis majeurs concernant la Nation entière, ainsi :
- la santé ? Elle n’est plus seulement l’absence de maladie ou de décès, elle est un capital santé permettant d’asseoir le bien-être et un service performant pour renforcer l’attractivité du pays.
- l’habitat social ? Il n’est pas que le toit des plus démunis mais l’occasion de réaménager le territoire, de repenser la ville et son lien aux terroirs de production.
- l’accès au crédit ou la bancarisation ? Ce n’est pas qu’un accès des plus démunis au crédit mais la passerelle pour intégrer le secteur informel, pour augmenter les liquidités financières pour l’Etat et le secteur privé national.
VERS L’EXCEPTION SOCIALE
Le modèle social sénégalais va au-delà de la réforme radicale du système de valeurs de la Nation. Il se veut une partie de la réponse de fond, endogène – dont l’égale dignité est le marqueur – associé au PSE pour relever le défi de l’émergence en intégrant la réalité sociale et économique de l’informel et en la transformant en opportunité.
Asseoir le modèle social sénégalais sera long et difficile. L’audace, l’humilité et l’innovation organisationnelle et financière doivent être nos armes pour intégrer les nouveaux acteurs sociaux et faire réellement société. Le Chef de l’Etat nous y exhorte tous. Ainsi, nous démontrerons que le Sénégal qui fait figure de nation d’exception au niveau démocratique le sera aussi très prochainement au niveau social, grâce à son modèle social.
Idrissa M. Diabira
Fondateur du Cabinet Interface Africa Coordonnateur du «Yoonu Yokkuté», programme présidentiel du candidat Macky Sall.

